Mémoire de Master: documents video pour le questionnaire

Document 2 : La mise en scène sportive de l'Italie fasciste et de l'Allemagne nazie : la Coupe du monde de football (1934) Daphné Bolz
25 mars 2021

La mise en scène sportive de l'Italie fasciste et de l'Allemagne nazie :

la Coupe du monde de football (1934)

Daphné Bolz

Les préparatifs d'une mise en scène politique du sport

Les fascistes et les nazis ne se sont pas spontanément réjouis de l'opportunité qui leur était donnée d'organiser, pour les uns une Coupe du monde de football, pour les autres des Jeux olympiques ; les projets avaient été défendus, en Italie, par des dirigeants sportifs portant une vision du sport fasciste qui ne faisait pas totalement l'unanimité, et en Allemagne par des responsables issus de la république de Weimar, dont les nouveaux dirigeants se méfiaient. Mais dès lors que les plus hauts dirigeants fascistes et nazis furent convaincus des bénéfices politiques qu'ils pouvaient tirer des grandes rencontres sportives internationales, toute la mécanique uniformisante propre aux régimes totalitaires se mit en route pour assurer au mieux l'organisation technique des événements, le conditionnement des masses et la préparation des « champions nationaux ». La mise en scène politique du sport par les régimes fasciste et nazi fut préparée avec une rapidité et une efficacité aussi impressionnantes que terrifiantes.

 

Organisation technique et conditionnement des masses : quand des régimes totalitaires s'approprient des grandes rencontres internationales

 

La naissance des coupes du monde de football reflète deux évolutions du sport moderne : d'une part, l'exceptionnel essor du football, d'autre part — et en conséquence — le conflit naissant entre le football et le mouvement olympique.

En effet, dès le milieu des années 1920, la Fédération internationale de football association — au sein de laquelle la professionnalisation n'est plus un sujet tabou — réfléchit à l'organisation d'un événement sportif différent des Jeux olympiques, où le respect de l'amateurisme est maintenu. Après une première Coupe du monde de football — dite « Coupe Jules Rimet », du nom du président français de la FIFA — organisée en 1930 en Uruguay, dont, pour diverses raisons, la résonance fut faible, la FIFA travaille à une seconde édition de la Coupe ; son espoir est que l'ampleur et la popularité d'une telle manifestation puissent permettre au football de prendre son autonomie par rapport au Comité international olympique (CIO). L'ambition de la FIFA croise celle du régime fasciste. Pays sportif et dynamique, possédant des infrastructures parmi les meilleures d'Europe[1], et offrant de plus des garanties de sécurité publique, l'Italie apparaît pour la FIFA comme le pays idéal pour organiser la Coupe du monde de 1934[2]. Les dirigeants du football italien, notamment Giovanni Mauro, le délégué italien à la FIFA, font preuve de détermination et obtiennent que l'Italie[3] soit choisie en 1932 pour accueillir la phase finale de la Coupe du monde de football, du 27 mai au 10 juin 1934[4].

 

Pourtant, les fascistes sont loin d'être tous sur la même longueur d'ondes. Si l'organisation de la Coupe conduit certains à clamer que « le jeu du football est italien, éminemment italien, seulement italien[5] », le calcio a aussi mauvaise presse auprès de plusieurs hiérarques fascistes, en raison de l'indiscipline des supporters, du campanilisme qu'il suscite, et de son origine britannique[6]! Le général Giorgio Vaccaro, président de la Fédération italienne de football depuis peu, doit donc chercher à convaincre les hommes politiques, et en particulier la présidence du Conseil, de l'importance de la manifestation. Pour ce faire, il insiste sur le fait qu'il s'agit de la première édition organisée en Europe et met en avant le nombre important de nations participantes. Il souligne enfin que la FIFA, dont la direction est favorable au fascisme, doit tenir son congrès annuel à Rome les 24 et 25 mai 1934[7] et qu'il s'agit, à ses yeux, « d’un signe nouveau, limpide de la considération dans laquelle l'Italie footballistique est tenue dans le monde[8] ».

 

De fait, les organisateurs de la Coupe du monde n'ont pas de mal à convaincre les politiques des nombreux avantages que l'Italie fasciste peut tirer de la manifestation. Au final, trois millions de lires sont dépensés pour une organisation logistique minutieuse[9] répartie entre les bureaux suivants : technique, administration, presse et propagande, voyages et logements, réceptions officielles et congrès FIFA[10]. Pour les 16 équipes participant à la phase finale, on compte 400 envoyés spéciaux de 27 nations qui représentent 260 journaux ; on produit 100 000 affiches, 200 000 tracts publicitaires, 300 000 cartes postales, 1 000 000 timbres, 10 000 brochures en 4 langues sur les 8 villes hôtes et leur stade publiées par l'ENIT (Office national italien du Tourisme)[11]. Une série de timbres postaux commémoratifs destinés aux envois nationaux et internationaux est imprimée par le ministère des Communications dans un but de propagande. Les dessins reproduits sur les affiches, les timbres, le programme, etc., avaient fait l'objet d'un concours réservé aux artistes italiens — pour participer au concours, l'œuvre proposée devait nécessairement présenter l'emblème fasciste (le faisceau du licteur)[12]. Le comité d'organisation de la Coupe du monde s'installe à l'hôtel romain « Ambasciatori », « un siège somptueux », disposant de « nombreux bureaux » pouvant accueillir les délégations étrangères[13]. Par ailleurs, le duce, auparavant distant, se décide à attribuer une coupe spéciale de grande valeur, la Coppa del Duce, à l'équipe victorieuse[14].

 

D'un point de vue sportif, les organisateurs de la Coupe du monde de football s'inquiètent[15] de l'absence éventuelle de certaines équipes, comme celles d'Autriche[16], de Hongrie[17] ou d'Argentine[18], à l'époque parmi les plus réputées. Ces questions d'ordre diplomatique étaient suivies de près — d'une part par Giorgio Vaccaro et d'autre part par Achille Starace, alors secrétaire du Parti national fasciste (PNF) et président du Comité olympique national italien (CONI)[19]. Les grandes équipes, qui avaient un moment hésité à venir en Italie, répondent néanmoins présentes pour la phase finale du tournoi. Bien que certaines nations d'Amérique du Sud ne soient pas représentées (Uruguay) ou envoient des joueurs de seconde division (Argentine), l'Italie fasciste peut compter sur des concurrents nombreux pour une compétition internationale de bon niveau. La prédominance des équipes européennes permit des matchs passionnants, notamment avec l'Espagne et la Tchécoslovaquie.

 

Au final, l'organisation de la Coupe du monde de football est une occasion exceptionnelle pour le Régime de se mettre en scène, ce qui permet aux journaux — acquis par la force des choses au nouvel ordre[20]— de souligner ses capacités d'organisation. À Trieste, on peut lire dans Il Piccolo di Trieste :

 

 « Jamais auparavant il n'avait été possible de regrouper une multitude aussi importante de forces. Il fallait trouver la Nation qui assumât le risque du financement d'une entreprise si importante et qui possédât en plus, l'équipement adapté pour permettre un bon déroulement du tournoi. Cette Nation ne pouvait qu'être l'Italie. [...] Car bien qu'il y ait une Fédération internationale qui préside au déroulement du tournoi, la responsabilité de l'organisation est seulement le fait de l'Italie, et même s'il existe un Comité d'organisation qui comporte aussi des personnes étrangères, au fond, nous savons bien sur quelles épaules la quantité de travail a pesé et pèse encore[21]. »

 

Et Vaccaro peut d'avance se féliciter de l'écho donné au fascisme :

 

« Il suffit de penser [...] aux foules innombrables qui se regroupent autour des haut-parleurs, dans chaque ville ou chaque village dans les seize Nations [participantes] [...], pour comprendre que demain [avec le début de la phase finale de la Coupe du monde, aura lieu] plus qu'un spectacle de grande envergure, une cérémonie avec une signification profonde[22]. »

 

La préparation des sportifs

 

Outre l'aspect organisationnel et le conditionnement des masses, les régimes fasciste et nazi préparent les grands rendez-vous qui leur échoient sur un plan plus directement sportif : une véritable course au champion est lancée.

 

Le sportif ne représente pas seulement son pays : il incarne aussi la supériorité de l'ordre nouveau des fascismes. En Italie, avec la nomination d'Achille Starace à la tête du CONI le 5 mai 1933, le champion sportif - qui doit être repéré et encadré le plus tôt possible[23] — devient un rouage essentiel du sport national. Starace exhorte les fédérations à poursuivre leurs efforts pour préparer les sportifs d'élite et, malgré les difficultés financières, il veut tout faire afin de « créer pour l'athlète le climat adapté où il puisse produire le rendement maximum[24] ».

 

Dans le football, la recherche d'éléments de haut niveau est marquée, en Italie, par la venue de joueurs sud-américains, mais d'origine (et de nationalité) italienne : les rimpatriati[25]. Pour la Coupe du monde de football de 1934, les joueurs italiens jouissent d'autre part d'une préparation minutieuse de quarante jours[26], sous les ordres du commissaire Vittorio Pozzo[27]. Dès sa prise de fonction comme sélectionneur en novembre 1929, Pozzo avait réussi à sortir le football italien du marasme dans lequel il se trouvait sur la scène sportive internationale[28] : « À la fin de l'année 1933, après une série de victoires contre la Hongrie, la Tchécoslovaquie et la Suisse, et le prestigieux nul contre les Anglais à Rome, personne n'osait plus douter des potentialités d'une équipe qui, en un peu moins de trois ans, s'était imposée aux sommets du football international[29]. » De son côté, la presse est invitée à faire des « soldats du sport[30] » les nouveaux héros du fascisme. La presse sportive utilise les grandes photographies, les montages, les titres « chocs » pour entretenir ces mythes[31].

 

Source :

Bolz, D. 2007. La mise en scène sportive de l'Italie fasciste et de l'Allemagne nazie : la Coupe du monde de football (1934) et les Jeux olympiques de Berlin (1936). In Gounot, A., Jallat, D., & Caritey, B. (Eds.), Les politiques au stade : Étude comparée des manifestations sportives du xixe au xxie siècle. Presses universitaires de Rennes. doi :10.4000/books.pur.6533

 

[1] Agostinelli F., « Stadi. Dalle prime olimpiadi moderne ai campionati del mondo di calcio del 1934 », Parametro, a. XX, n° 172, mai-juin 1989, p. 56-65.

[2] Grimaldi M., La Nazionale del Duce. Fatti, aneddoti, uomini e società nell'epoca d'oro del calcio italiano (1924-1938), Rome, Società Stampa Sportiva, 2003, p. 35.

[3] Rossi L., « La Coppa del duce », Lancillotto e Nausica, a. VI, n° 1-2-3, 1989, p. 58.

[4] Carloni F., « Cenni sulla storia della nazionale italiana », dans Ministero per i beni culturali e ambientali-FIGC, Azzurri 1990. Storia della Nazionale Italiana di Calcio e del Calcio a Milano, Rome, La Meridiana, 1990, p. 28.

[5] « L'Italia organizza il primo campionato del mondo di calcio », La Domenica Sportiva, a. XXI, n° 3, 14 janvier 1934, p. 5.

[6] Cf. Dietschy P., « La Coppa del Duce ? Fascisme et football pendant la Coupe du monde de 1934 », dans Dietschy P, Gastaud Y., Mourlane S., Histoire politique des Coupes du monde de football, Paris, Vuibert, 2006, p. 83-109. Pour une étude générale sur le football sous le fascisme en Italie, cf. Martin S., Football and Fascism. The National Game Under Mussolini, Oxford-New York, Berg, 2005 [2004].

[7] Cf. Archives FIFA, Coupe du monde 1934. Lettre du Dr I. Schricker, secrétaire général de la FIFA, aux membres du comité exécutif, 12.01.1934 (n° 1934/2).

[8]  ACS, PCM, 1934-1936, b. 14-4, f. 465. Lettre de Vaccaro à la On. Presidenza del Consiglio, Roma, 03 février 1934.

[9] « Squadre di tre continenti e di diciasette nazioni in apertissima lotta sui campi italiani del titolo mondiale », La Gazzetta dello Sport, 22 mai 1934, p. 3.

[10] Rossi L., « Coppa », art. cit., p. 58 ; Grimaldi M., op. cit., p. 42.

[11] Cf. entretien de Vaccaro dans Roma, a. 73, n° 132, 6 juin 1934, p. 4, cité dans Adige G., Griffo G., « I Mondiali di calcio del 1934 », dans Ministero per i beni culturali e ambientali-FIGC (a cura di), Azzurri 1990. Storia della Nazionale Italiana di Calcio e del Calcio a Napoli, Rome, La Meridiana, 1990, p. 31.

[12] Cf. Grimaldi M., op. cit., p. 42-43.

[13] « Al lavoro, nei sontuosi uffici dei Campionati mondiali », Il Calcio Illustrato, 25 avril 1934, p. 10-11.

[14] Cf. Archives FIFA, coupe du monde 1934. Lettre du Dr I. Schricker, secrétaire général de la FIFA, aux membres du Comité exécutif, 25 avril 1934 (n° 1934/26).

[15] ASD, Carte del Gabinetto del ministro e della segreteria generale dal 1923 al 1943, b. 5 (Gab. 489). Fascicolo « Calcio », Sottofascicolo « Campionati Mondiali di Calcio a Roma (mai 1934) ». Télégramme du ministère des Affaires étrangères aux ambassades d'Italie, d'Ankara, de Vienne, de Budapest, pour information au CONI, 12 février 1934.

[16] Ibid. Télégramme de l'ambassade de Vienne au ministère des Affaires étrangères, 26 février 1934.

[17] Ibid. Télégramme de l'ambassade d'Italie à Budapest, 9 mars 1934.

[18] Ibid. Lettre de Starace, Président du CONI, à Fulvio Suvich, sous-secrétaire d'État au ministère des Affaires étrangères, 19 février 1934.

[19] Grimaldi M., op. cit., p. 37-38.

[20]  La presse d'opposition est en effet interdite depuis la fin de l'année 1926. Cf. De Felice R., Mussolini ilfascista. L'organizzazione dello Stato fascista. 1925-1929, Turin, Einaudi, 1995 [1968], p. 211.

[21]  « Le 16 "Nazionali" partono oggi alla conquista del titolo di campione del mondo. Manifestazione senza precedenti », Il Piccolo di Trieste, 27 mai 1934, p. v.

[22] CONI, Cronache radiofoniche dello sport, Anni XII-XIIIE.F., Rome, EIAR, 1936, p. 54. Intervention du président de la Fédération italienne de football, 26 mai 1934.

[23] Archivio CONI. Procès-verbal de la session extraordinaire du Conseil du CONI du 4 octobre 1933, p. 35.

[24] Ibid., p. 4. Rapport lu par Vaccaro, secrétaire du CONI.

[25] Cf. Papa A., Panico G., Storia sociale de calcio in Italia, Bologne, Il Mulino, 2002 [1993], p. 147-160.

[26] « Gli azzurri campioni del mondo elogiati dal Duce ed insigniti della medaglia d'oro al valore italiano », La Gazzetta dello Sport, 12 juin 1934, p. 1-2.

[27]   « Gli azzurri in pieno allenamento contro la svelta squadra alessandrina », La Gazzetta dello Sport, 22 mai 1934, p. 3. Pour les souvenirs de Pozzo, cf. Pozzo V., Campioni del mondo. Quarantanni di storia del calcio italiano, Rome, Centro Editoriale Nazionale, 1973.

[28] Grimaldi M., op. cit., p. 47-48.

[29] Ibid., p. 50.

[30] Roghi B., « Gli azzurri conquistano alla presenza di Mussolini il Campionato del Mondo », La Gazzetta dello Sport, 11 juin 1934, p. 1.

[31] Cf. Adige G. Griffo G., « I Mondiali di calcio del 1934 », art. cit., p. 31.

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